The first person adjusted

À propos du livre

La première personne Cogito, 2020

Dans La première personne, un programmeur informatique désabusé travaillant pour la police a décidé d’effacer son identité. Nous ne savons pas pourquoi. Laissant son ancienne vie derrière lui, l’homme devient détective privé à Los Angeles sous une nouvelle identité falsifiée. Il est engagé pour retrouver la femme infidèle d’un gangster local, mais après avoir localisé la femme, il en tombe amoureux. Les deux hommes projettent de se retrouver après qu’il l’ait ramenée et qu’il ait perçu ses honoraires, mais leurs plans sont court-circuités par son mari, qui la punit cruellement pour ses trahisons. Dévasté, le détective exerce sa vengeance. Mais bientôt, piégé par ses propres manipulations, il tombe lentement dans une quête mystique qui redéfinit son image de soi et sa vision du monde. Écrit à la première personne, le livre explore, à travers les yeux du personnage principal, son esprit torturé, et dépeint, avec des mots soigneusement choisis, le vide de son existence et son manque d’émotion réelle. La première personne a été saluée par la critique comme le récit de la destruction systématique de la personnalité d’un homme.

La première personne

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Demain, je pars d’ici pour toujours. Je vais prendre des vêtements de rechange, mes économies et la photo que j’ai prise il y a une heure de ma femme et de mes enfants. Devant mon smartphone, tous les trois me faisaient signe, comme s’ils avaient senti que bientôt je les quitterais pour toujours.

L’aînée léchait une glace à la vanille, les yeux cachés derrière ses cheveux embroussaillés ; le plus jeune me visait avec une Winchester en plastique : il a dû me tuer mille fois dans son imagination. Joëlle avait levé ses lunettes sur son front et souriait courageusement, avec une sorte de douceur désespérée. Ils rendent visite aux parents de Joëlle à Québec pendant trois jours. Je trouve difficile de rester dans le salon désert. Je sors pour une promenade. Une dizaine de bungalows comme le mien s’alignent devant la forêt Sainte-Geneviève, jusqu’à la rivière des Prairies. Me voilà de nouveau en train de marcher. Je ne m’arrêterai pas de sitôt, malgré la fatigue qui me suggère déjà d’oublier cette histoire, de rentrer chez moi et de m’allonger devant la lumière poudreuse de mon téléviseur. Mais la rue m’entraîne avec ses poubelles éparpillées et vides du passage des éboueurs, ses enfants qui crient derrière des masques de gardien de but en plexiglas, ses voitures blanchies par le salage des rues glacées. Je marche le long de la voie ferrée du CNR qui s’étend vers l’horizon entre les immeubles de grande hauteur et les usines. Je ne sais pas trop où je vais.

Je passe sans m’arrêter, effaçant à jamais ce que voient mes yeux, poussé par un appétit de mouvement, ancré dans mon propre vide, fier de ne pas penser, de dominer par ma peau et mes nerfs les angoisses du passé. Sur un chemin près d’une patinoire, où la glace a débordé, je perds pied et je tombe presque, ce qui me fait rire. Je reprends mon souffle, j’enlève mes gants, j’écris mon nom en lettres d’urine que le froid solidifie aussitôt.

Je me fraye un chemin dans la neige, enterré jusqu’à la taille, l’abdomen gelé de peur, les yeux fixés sur l’éclat pulvérisé où je devine les entrelacs : des branches mortes se sont cassées à la chute. Le silence parle de façon continue et puissante. Le souffle raccourci par l’effort, je m’appuie sur mes cuisses. Dans cette forêt pétrifiée, le repos m’est interdit. Je n’existe que par mes mouvements dans cette blancheur prête à aller droit au coeur.

De retour à la maison, je bois du café, debout dans la cuisine. J’ai glissé ma main droite sur le ventre, derrière la ceinture, et j’ai noué les manches de mon pull autour de mon cou. Je mange un morceau de gâteau au chocolat, en fermant à moitié les yeux, en regardant vers le bas. Sur la table, une cruche de lait, deux bouteilles de Coca vides, une salière renversée, un ordinateur portable. Je lis le texte imprimé sur la boîte de céréales. Le poing serré sur la fourchette, comme si j’étais prêt à frapper, j’essuie la sueur de mon front.

Je rampe sous les couvertures et je feuillette un catalogue d’articles utiles à la survie dans le Grand Nord : fusils, mitaines, anoraks, raquettes, etc. Je n’ai pas peur de m’approcher de près. Mon père m’appelle. Je me sens obligé d’écouter sans faire de commentaires intérieurs, comme si l’autre personne pouvait lire mes pensées.

J’espère atteindre bientôt un port brumeux où le vent bat les vagues et où les sirènes des pétroliers me donneront la chair de poule. Comme un bateau fantôme, j’écoute le ronronnement du réfrigérateur, mon nez enfoui dans le creux de mon coude, me léchant l’avant-bras, tandis que la solitude s’installe autour de moi comme une perte de temps. Pourrai-je vivre dans cet air extrêmement raréfié ? Peut-être n’étais-je que l’écho de ceux qui m’entouraient ?

Sur un piédestal, les tarots témoignent de la patiente recherche de Joëlle pour notre avenir. Je savoure l’arrivée de la nuit, l’étalement plat de cette heure où le soleil tombe entre un avion au sol et la tour de contrôle du petit aéroport voisin.

Le grésillement de la vie frappe l’écran sale de la télévision. Avec la télécommande, je surfe sur des centaines de chaînes. Mais pas plus que dans ma tête, je n’arrive à mettre la main dans ce meuble en plastique. Rien à toucher, à manger, à aimer. Depuis les premiers dessins animés de mon enfance, je vis là-dedans. Mes parents m’ont expliqué qu’avec le temps, nous verrions en trois dimensions le lapin qui glousse, le coyote qui s’accélère et toute la ménagerie hilarante. Et c’est ce que nous ferions. Enfant, je rêvais de la future télévision en 3D : Je l’admirais par anticipation, dans les humains, les gratte-ciel, les arbres et les voitures, dont les teintes numériques brillaient avec une intensité et une pureté incomparables.

La sagesse suprême est de regarder le monde comme une publicité.

PIERRE TURGEON

Né au Québec, le 9 octobre 1947 – Le romancier et essayiste Pierre Turgeon obtient un baccalauréat ès arts en 1967. En 1969, à l’âge de vingt-deux ans, déjà journaliste à Perspectives et critique littéraire à Radio-Canada, Pierre Turgeon crée la revue littéraire L’Illettré avec Victor-Lévy Beaulieu. La même année, il publie son premier roman, Faire sa mort comme faire l’amour. Plusieurs ouvrages ont suivi 22 titres au total : romans, essais, pièces de théâtre, scénarios de films et ouvrages historiques. Parmi ceux-ci, on trouve La première personne et La Radissonie, qui remportent tous deux le Prix du Gouverneur général pour le roman et l’essai respectivement.

En 1975, il fonde la maison d’édition Quinze, qu’il préside jusqu’en 1978. Il y publie de nombreux auteurs, dont Marie-Claire Blais, Gérard Bessette, Jacques Godbout, Yves Thériault, Jacques Hébert et Hubert Aquin, avant de devenir directeur adjoint des Presses de l’Université de Montréal (PUM) en 1978. Puis, de 1979 à 1982, il a dirigé les éditions du groupe Sogides, le plus important éditeur francophone d’Amérique. (L’Homme, le Jour, les Quinze). Il édite également des logiciels, lançant l’un des premiers éditeurs de texte français (Ultratexte) et le premier programme de vérification orthographique français (Hugo). Rédacteur en chef de la revue littéraire Liberté de 1987 à 1998, il a édité des numéros controversés sur la Crise d’octobre et la Crise d’Oka, ainsi que sur divers sujets politiques et culturels.

En 1999, il crée Trait d’union, une maison d’édition consacrée à la poésie, aux essais et aux biographies de célébrités, ouvrages signés entre autres par René Lévesque, Pierre Godin, Micheline Lachance, Margaret Atwood. Il est le seul éditeur canadien à avoir vu l’un de ses livres, une biographie de Michael Jackson Unmasked, atteindre la première place de la liste des best-sellers du New York Times. Entre-temps, l’auteur continue d’être prolifique et, en 2000, il a publié une histoire du Canada, en collaboration avec Don Gilmor, qui a remporté le prix Ex-Libris, décerné par l’Association des libraires canadiens avec la mention de meilleure histoire du Canada à ce jour.

Aujourd’hui, il travaille à la création d’un site d’édition entièrement consacré à la diffusion de livres électroniques en anglais et en français : Cogito, qui sera mis en ligne au début de l’année 2021.

Les admirateurs d’Antonioni en prennent note – j’avoue que la chose la plus intéressante que j’ai trouvée dans ce livre est la prémisse : un homme, frustré de son identité banale, assume celle de Mark Frechette. Fréchette, comme le roman nous le rappelle, est le jeune acteur masculin qui a joué dans ZABRISKIE POINT d’Antonioni ; il est devenu un peu révolutionnaire, ou du moins un criminel, après le tournage du film, et a été impliqué dans des braquages de banques (désolé, je ne me souviens pas combien). Il a défendu ses actions en termes radicaux. Il a été arrêté et envoyé en prison, où il a essayé d’obtenir plusieurs programmes sociaux pour améliorer la vie des détenus ; il était un peu plus franc que ce qui était sûr pour lui et a finalement été retrouvé assassiné dans une salle de musculation. Tout cela est vrai, et c’est une partie plutôt fascinante de l’histoire récente, d’autant plus que la réalisation du film a probablement beaucoup à voir avec les choix de Frechette dans sa vie ultérieure – la vie imitant l’art et tout ça. Il est encore plus intéressant que quelqu’un écrive ensuite, des années plus tard, un roman dont le personnage principal tente de se cacher sous le nom de Frechette. Le thème de l’échange d’identité – l’homme qui cherche à se libérer de son ancien moi, tout en étant poursuivi par sa famille – est aussi, bien sûr, familier aux fans d’Antonioni, comme un dispositif exploité très efficacement dans LE PASSAGER. Hélas, maintenant que j’ai envie de le redécouvrir, il est épuisé. Je *pense* que d’autres personnes le trouveraient intéressant, tho’… Vous devez admettre que la prémisse est quelque chose. – Allan MacInnis – Amazon.com.

Pierre Turgeon a réalisé un beau livre, étincelant sur un fond noir. Une prose sans faille, dont le lyrisme reste soumis à une froide et tragique détermination, est entourée d’une solitude mortelle comme les pyramides d’Égypte. – Jacques Ferron, Livres d’ici.

La Première Personne est à la fois un roman policier, une descente vertigineuse dans le vide existentiel, un portrait hallucinant de ce que pourrait être le monde de demain, si demain il y a, me semble-t-il, aussi une sorte de triste poème, une économie croissante du langage qui tend au silence, inscrivant dans le sens d’une provocation dérisoire, la négation même du sens. – Réginald Martel, La Presse