Brûlez tout un roman de Pierre Turgeon

À propos du livre

Jour de feu Cogito, 2020

Le 25 avril 1849, une menace sérieuse pèse sur Montréal, la capitale du Canada-Uni. Alors que le gouvernement s’apprête à indemniser les victimes canadiennes-françaises de la Rébellion de 1837, les Orangistes mettent le feu aux bâtiments du Parlement et aux 25 000 livres de la Bibliothèque nationale. Le gouverneur général Elgin hésite à lancer l’armée impériale contre ses compatriotes. Avec leurs ambitions meurtrières camouflées derrière cet écran de fumée, des hommes influents tentent de s’emparer de l’immense fortune de Henry Blake, le magnat du gaz, qui est retrouvé assassiné dans son château. La vie de Marie-Violaine Blake, sa jeune veuve, et celle de son père, l’ingénieur en chef Gustave Hamelin, sont menacées. Stéphane Talbot, l’héritier de la seigneurie de Grand-Remous, ne reculera devant rien pour sauver Marie-Violaine, sa bien-aimée. À la fin de cette journée de feu, l’histoire des personnages aura changé de façon si inattendue qu’il faut avouer que l’on reçoit rarement son don de la divine Providence, mais plutôt, comme l’écrit l’auteur, selon les voies tortueuses de la justice poétique.

Jour de feu

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En octobre 1918, l’Empire russe s’écroula et le Canada devint pour un temps le pays doté de la plus grande superficie au monde. L’homme le plus puissant et le plus détesté du plus grand pays de la planète s’appelait Michael Parker : il était mon grand-oncle. Il gouvernait ses compatriotes comme un astre invisible régit ses satellites. Le Canada lui appartenait, des quais de Vancouver où ses trains rejoignaient ses navires du Canadian Pacific jusqu’à la pointe sud-est de Terre-Neuve, d’où ses câbles télégraphiques prolon-geaient l’Amérique vers l’Europe.

En 1928, il fit construire, rue Saint-Jacques à Montréal, le plus haut gratte-ciel de l’Empire britannique. Aujourd’hui, d’autres édifices le surpassent, mais la Tour royale reste inégalée en arrogance architecturale. Dans le hall cyclopéen, les caissières officient à des comptoirs de marbre de Levanto ornés de guichets et de portillons de bronze solide.

De son bureau du dernier étage, Michael Parker contemplait la ville étendue à ses pieds et, tracées sous les nuages, les lignes blanches que des projecteurs aéroportuaires dressaient vers le ciel depuis les quatre coins de son gratte-ciel. Il ne souffrait sûrement pas de vertige : aux commandes de son hydravion, il décollait du port de Montréal vers son palais florentin, construit dans l’île de Navy, juste en amont des chutes Niagara. Dans cette même île, en 1837, William Lyon Mackenzie et ses camarades Patriotes du Haut-Canada avaient installé le siège de leur gouvernement provisoire après avoir échoué à s’emparer de Toronto.

Michael Parker se posait impeccablement dans la crique, qui le mettait à l’abri des courants destructeurs de la rivière Niagara. Puis il extirpait sa maîtresse du poste de passager et montait faire l’amour avec elle dans la tour sud de son château. Sous sa fenêtre déferlaient les six mille mètres cubes d’eau qui, chaque seconde, tombant d’une hauteur de cinquante mètres, actionnaient les turbines de sa centrale de Niagara. Il venait de prendre le contrôle de cette usine par cette manœuvre boursière appelée tout ou rien qui lui permettait de s’emparer des biens de ceux qu’il avait acculés à la faillite.

Il possédait l’île d’Anticosti, les tramways de Rio de Janeiro, les forêts de la Mauricie, des gouvernements entiers dans les Barbades, en Afrique équatoriale et dans les pays baltes. Il avait choisi Montréal comme capitale de cet empire financier.
Plus puissant que le premier ministre d’alors, il a pourtant tra¬versé l’histoire sans laisser de traces. Cette disparition, il l’avait souhaitée et même soigneusement organisée. Il a veillé personnellement à la destruction systématique des archives qui le mentionnaient de loin ou de près. Il a refusé d’accorder toute interview, sous prétexte que ses propos, rapportés fidèlement ou non, serviraient ses ennemis. Une seule photo de lui circula, celle d’un dandy de trente ans, aux cheveux noirs gominés et aplatis sur le crâne, avec des lèvres minces et une cicatrice sous l’œil gauche, de sorte que, à mesure qu’il vieillissait — il mourut à quatre-vingt-huit ans —, ce portrait ressemblait de moins en moins à son modèle.

Cette discrétion s’explique en partie par les multiples attentats dont il fut la cible, mais aussi parce qu’il croyait pouvoir triompher de ses adversaires en leur cachant tout de lui et de ses véritables intentions. Il arriva si bien à se dissimuler de son vivant qu’on croirait aujourd’hui, plus de cinquante ans après sa mort, qu’il n’a jamais existé.

J’habite tout près de la tour de mon grand-oncle. Elle devient pour moi, quand je m’installe à son sommet, un immense vaisseau à voyager dans le temps. Par l’imagination, j’éteins une à une les lumières de Montréal. Quand il ne reste plus rien qu’un petit filet de lumière, diffus et agonisant, je sais que je suis rendu là où je dois reprendre le fil de mon récit, au milieu du dix-neuvième siècle.

PIERRE TURGEON

Né au Québec, le 9 octobre 1947 – Le romancier et essayiste Pierre Turgeon obtient un baccalauréat ès arts en 1967. En 1969, à l’âge de vingt-deux ans, déjà journaliste à Perspectives et critique littéraire à Radio-Canada, Pierre Turgeon crée la revue littéraire L’Illettré avec Victor-Lévy Beaulieu. La même année, il publie son premier roman, Faire sa mort comme faire l’amour. Plusieurs ouvrages ont suivi 22 titres au total : romans, essais, pièces de théâtre, scénarios de films et ouvrages historiques. Parmi ceux-ci, on trouve La première personne et La Radissonie, qui remportent tous deux le Prix du Gouverneur général pour le roman et l’essai respectivement.

En 1975, il fonde la maison d’édition Quinze, qu’il préside jusqu’en 1978. Il y publie de nombreux auteurs, dont Marie-Claire Blais, Gérard Bessette, Jacques Godbout, Yves Thériault, Jacques Hébert et Hubert Aquin, avant de devenir directeur adjoint des Presses de l’Université de Montréal (PUM) en 1978. Puis, de 1979 à 1982, il a dirigé les éditions du groupe Sogides, le plus important éditeur francophone d’Amérique. (L’Homme, le Jour, les Quinze). Il édite également des logiciels, lançant l’un des premiers éditeurs de texte français (Ultratexte) et le premier programme de vérification orthographique français (Hugo). Rédacteur en chef de la revue littéraire Liberté de 1987 à 1998, il a édité des numéros controversés sur la Crise d’octobre et la Crise d’Oka, ainsi que sur divers sujets politiques et culturels.

En 1999, il crée Trait d’union, une maison d’édition consacrée à la poésie, aux essais et aux biographies de célébrités, ouvrages signés entre autres par René Lévesque, Pierre Godin, Micheline Lachance, Margaret Atwood. Il est le seul éditeur canadien à avoir vu l’un de ses livres, une biographie de Michael Jackson Unmasked, atteindre la première place de la liste des best-sellers du New York Times. Entre-temps, l’auteur continue d’être prolifique et, en 2000, il a publié une histoire du Canada, en collaboration avec Don Gilmor, qui a remporté le prix Ex-Libris, décerné par l’Association des libraires canadiens avec la mention de meilleure histoire du Canada à ce jour.

Aujourd’hui, il travaille à la création d’un site d’édition entièrement consacré à la diffusion de livres électroniques en anglais et en français : Cogito, qui sera mis en ligne au début de l’année 2021.

Au terme de ce jour de feu, l’histoire des personnages aura basculé de façon si imprévue qu’il faudra bien admettre qu’on reçoit rarement sa donne de la divine Providence, mais plutôt, comme l’écrit l’auteur, selon les voies tortueuses de la justice poétique. – Jean Chartier, le Devoir.